NEW PATCHWORK 9 / LE TITRE
LE TITRE
Lorsque a été créé ce blog, il lui a été donné un titre, celui de la nouvelle revue trimestrielle des questions littéraires, " New Patchwork ". N'importe quelle oeuvre littéraire, musicale ou cinématographique, quelle qu'elle soit, a un titre. Plus ou moins long, plus ou moins percutant, ce dernier est toujours présent sur la couverture du roman, sur la pochette du disque ou le coffret du CD, à défaut sur la bande-annonce du film. Certains écrivains, réalisateurs, musiciens ou autres artistes le veulent très court; à défaut ils demandent un résumé. Quelques uns souhaitent simplement en faire une approche. Mais beaucoup en tout cas le changent en cours de réalisation, le cherchent avec soin avant de l'apposer définitivement à leur " produit ". Et si, après tout, on en rajoutait? Quelle est donc l'importance, quel est le rôle du titre? Quels sont alors les rapports qui l'unissent à l'oeuvre elle-même?

Titrer, c'est d'abord donner un nom, une identité à l'oeuvre; c'est la présenter, évoquer le sujet abordé. Pour le poème, le roman, l'essai, pour toute réalisation du langage écrit, le titre est une clé. Peut-on imaginer Les Misérables, chef d'oeuvre de Victor Hugo, sans... le titre que je viens d'écrire?! C'est donc une référence, une façon commode de parler d'un livre ou d'un film, sans avoir, dans le cas où l'interlocuteur le connaît, à évoquer le récit. C'est quasiment un repère dans la fourmilière d'une création artistique multidimensionnelle qui s'étend sur des siècles de l'histoire humaine. Il est un fait, cependant, que dans le cas de certaines formes d'art liées à l'audiovisuel, le titre puisse paraître secondaire face à l'image. Il est en réalité indispensable à un film, par exemple. Même pour la publicité, art où l'image s'avère maîtresse, le texte bref et agressif demeure un atout majeur. Une oeuvre musicale ou un tableau de peintre ont également besoin d'une identification. Pourtant, certains musiciens ont eu l'idée originale d'appeler leurs morceaux Cinquième, sixième, septième symphonies... voilà une forme de titre un peu particulière, mais n'est-ce pas un titre après tout? Disons que dans ce cas là, le titre est moins important quant à ses valeurs en terme de connotation ou dénotation notamment. En définitive, titrer, c'est émettre un message pour inviter à accéder à un univers. Le titre, c'est la publicité du livre, du disque... Il a évidemment un but indéniable sur le lecteur ou la lectrice potentiels. Il en va donc de même pour les autres formes d'art, à des niveaux plus ou moins élevés.
Mais alors, quels sont les effets du titre? Eh bien, pour en montrer clairement le rôle fondamental, on peut examiner trois possibilités: soit il attire, soit il laisse indifférent, soit il inspire le refus. Oui, un titre peut être attractif, il accroche alors la sensibilité de l'individu, il crée en lui la résurgence d'un certain nombre de souvenirs, de rêves, de fantasmes, et aussi des émotions, des impressions... il donne souvent des idées similaires à des cerveaux différents. Nous pouvons parfois tomber amoureux d'un titre! Ainsi, quelle plus belle expression qu' Autant en emporte le vent! Impossible de résister à la tentation de l'exotisme et au mythe du " Deep South " que ce titre merveilleux peut évoquer. Comment alors ne pas tomber amoureux du roman lui-même? Toutefois ces sentiments que crée le titre dépendent du caractère et des inclinations de chacun. C'est ainsi que pour tous, certains titres laisseront indifférent, paraîtront rébarbatifs ou tout simplement inintéressants. Enfin, d'autres pourront même provoquer le refus, voire le dégoût.
Alors, titrer, ce serait annoncer clairement le contenu de l'oeuvre. Mais ce serait dans ce cas, compte tenu des réactions envisagées, prendre le risque de perdre toute une part de public potentiel! C'est pourquoi le titre doit entraîner, attirer le plus grand nombre de personnes possible. Avec l'intégration du livre, du disque ou du film dans les systèmes mercatiques de la société de consommation, c'est plus que jamais une nécessité. Voilà pourquoi on pourrait désormais avoir tendance au titre ambigu. Il faut donc se méfier du titre illusoire, comme il faut faire attention aux titres un peu " ternes " qui peuvent camoufler des oeuvres remarquables. Par exemple, Une vie est un titre plutôt banal, peu attractif, mais le roman en lui-même possède une véritable dimension philosophique. En fait, l'idéal serait un titre qui attire le public tout entier, qui s'inscrive au coeur d'une mode, d'une vague artistique en plein essor. Ainsi, encore tout récemment, la mode était au roman historique: Bagatelle ou Louisiane de Maurice Denuzière avaient fait un triomphe. Beaucoup de créations, littéraires en particulier, qui vont du chef d'oeuvre à la pâle imitation, ont attiré et continuent inexorablement d'attirer, sur le thème mythique de l'amour. Mais quelles sont, en définitive, les rapports entre l'oeuvre et le titre plus ou moins évocateur?
En fait, ce fameux titre implique une démarche qui nous conduira à le retrouver dans le décor, les personnages, le drame et le récit en eux-mêmes, mais aussi dans les qualités esthétiques ou le registre lexical d'un poème, sinon dans les caractères d'un tableau de peinture ou dans les sonorités d'une sonate. Le titre est dans la plupart des cas une énigme dont on ne trouvera la solution qu'en se plongeant dans la lecture, la contemplation ou l'audition de l'oeuvre considérée. Le titre représente de facto l'aspect superflu d'une réalisation dont les caractères profonds sont à extirper, à découvrir à l'intérieur d'elle-même. le titre, suivant sa nature, peut avoir des rapports de type différents avec une oeuvre.
Le titre est souvent une présentation formelle de l'oeuvre artistique. Il est alors purement référentiel. Il indique la nature du sujet abordé et donne un aperçu rapide de ce que sera l'histoire du livre, par exemple L'amant de Marguerite Duras ou Guerre et paix de Léon Tolstoï. Il nous dit ce que sera le film ou le tableau, quels seront les problèmes envisagés. Ainsi, Gandhi ou plus récemment Napoléon nous présentent sous une forme attrayante une véritable biographie d'un personnage historique. Guernica de Picasso invitait les gens à interpréter par le dessin l'histoire horrible d'un massacre durant la guerre civile espagnole. Le titre est aussi souvent constitué du nom d'un personnage: c'est éponyme, comme Tartuffe ou Don Juan, sinon Ben-Hur ou Madame Bovary. Ainsi le personnage devient-il typique et peut s'engager sur la voie qui mène au mythe, comme celui de Faust par exemple. De la sorte, le titre devient dans ce cas là un renseignement pertinent sur l'oeuvre en question.
Mais en fait, beaucoup de titres mettent en jeu une fonction expressive. Ils ne font qu'évoquer de façon plus ou moins lointaine le contenu de l'oeuvre, ou un univers comme la nature, la société esclavagiste, la misère... Ils font appel aux sentiments: ce sont les plus beaux titres et ils ont une fonction esthétique. Ainsi, Les raisins de la colère de Steinbeck est un titre à valeur symbolique; c'est une véritable métaphore. Dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, se retrouvent également deux termes qui symbolisent respectivement l'Armée et l'Eglise. Cet univers ecclésiastique imprègne en effet ce roman de Stendhal. De la même manière, l'oeuvre musicale de maurice Ravel, dont le fameux Boléro, évoque irrésistiblement l'Espagne du soleil et des toreros, dont on retrouve le parfum sensuel dans le rythme lent et interminable de la mélodie. Si on s'oriente vers les créations du septième art, on ne peut s'empêcher de citer tous les titres de films de western remarquables qui évoquent tantôt, comme Les sept mercenaires, les combats héroïques des desperados mythiques, ou tantôt les déserts brûlants d'Arizona ou du Nouveau Mexique. Tout cet univers imprègne ainsi ces oeuvres du continent nord-américain.
Il existe donc différents types de rapports entre le titre et l'oeuvre. Le titre peut mettre en évidence soit une histoire, soit un décor, soit le personnage principal, sinon un thème central.
Le titre est donc capital, déterminant pour toute oeuvre d'art. Il a forcément un certain nombre de rapports avec le roman, le poème, la sonate, le tableau ou le film qu'il parachève, en quelque sorte. Le titre joue de facto un rôle fondamental dans la conquête des lectrices et lecteurs, des auditrices et auditeurs, ou du public de l'oeuvre considérée. Pour prouver l'importance du titre, il pourrait en être donné un à ce texte: Titrer ou ne pas titrer, telle est la question! Mais en fin de compte, comme l'écrivait Stendhal, " Toute oeuvre d'art est un mensonge ". Le titre lui-même ne peut-il pas en être un?
/image%2F1392189%2F20251205%2Fob_bca7e3_474134888-122109169490706975-462054737.jpg)