Dimanche 1 juillet 2007

Nouvelle

Naufrage

Le soleil miroitait sur la mer ondulée. Elle était calme et scintillante. Une brise légère activait quelques vaguelettes et répandait de douces et voluptueuses senteurs marines. Cette petite île pratiquement inhabitée était d'une éclatante et féerique beauté. C'était l'atoll d'Arorae. Il s'allongeait en forme de croissant et enserrait en son sein un petit lac peu profond; l'atoll était riche de ses roches coralliennes. La végétation était luxuriante. Le petit village était éloigné du bord de mer et l'île de Tarawa, escale de la civilisation dans ce désert de solitude, paraissait inaccessible à vol d'oiseau.

Xan enfonça tout son corps dans le sable chaud. Le cocotier sous lequel il avait trouvé ombrage était immense. Le doux murmure de l'alize le berçait dans ses songes depuis quelques jours, depuis qu'ils étaient arrivés au hameau.

Natacha était un peu plus loin. Elle ramait sur la pirogue que lui avait prêté le pêcheur du bled. Soudain, peur panique: l'écorce craqua. Natacha n'avait pas vu la pointe traîtresse d'un récif qui se dressait. La pirogue commença de s'enfoncer lentement.

Heureusement, quelques roches émergentes lissées par le temps formaient une sorte de minuscule îlot à une centaine de mètres. Elle s'agrippa avec nervosité dès qu'elle eut atteint une des roches et réussit à se hisser au sommet. Elle parvint tant bien que mal à s'abriter dans une cavité qui faisait office de berceau naturel. Le ciel s'était assombri et il commençait de pleuvoir. Un vol d'hirondelles passa lentement au dessus de sa tête. Mais au fait, étaient-ce bien des hirondelles ? Puis soudain, plus rien. Même plus le bruit des vagues s'écrasant sur la roche. Son corps gisait, recroquevillé dans la cavité. Il était inanimé, comme sans vie. S'était-elle évanouie ? Le silence et le ciel obscur ne présageaient plus rien de bon.

Xan s'enfonça plus lentement et plus profondément encore. Le soleil ! Il lui dorait la peau, lui hâlait le visage. Il se sentait bien. Il se laissait envahir par le plaisir de ne rien faire. Il se sentait bien. Natacha devait être bien, elle aussi, sous le cocotier voisin. Pensant ainsi à elle depuis quelques minutes, il se redressa légèrement sur son séant. Mais, gêné par le tronc d'arbre, il ne voyait rien. Il eut alors envie de retomber dans une béatitude égoïste mais un étrange sentiment de devoir chassa les impressions de tout à l'heure. Prémonition ? Il se redressa énergiquement, cette fois-ci. Aveuglé par les rayons du soleil illuminant encore le ciel obscurci, il mit un certain temps à se réhabituer à la lumière du jour finissant. Mais maintenant, il voyait très bien autour de lui, et il pouvait constater avec effarement que Natacha n'était plus là. Etrange, certes, mais elle avait dû partir en pirogue. Comment avait-il pu oublier ? Il est vrai qu'avec cette torpeur, cela faisait un moment qu'il avait dû ainsi la laisser s'en aller. Ce n'était pourtant pas dans son habitude de partir de cette manière; il devait s'être passé quelque chose.

Xan tituba. Il faillit retomber mais finit par reprendre ses esprits. Il rejoignit tant bien que mal ses habits, remit sa montre au bracelet argenté autour de son poignet. Cinq heures ! Depuis cinq heures aussi, Natacha l'avait quitté. Il alla jusqu'au rivage, dans l'espoir d'assister au retour de l'embarcation. Mais rien. Rien.

Tout d'un coup, un objet rouge, ou plutôt orange, s'envola au gré du vent. Qu'est-ce que … Mais bien évidemment ! C'était un tee-shirt, celui de Natacha en l'occurrence ! Sans plus attendre, Xan s'empara du canoë qui restait sur le rivage et saisit la rame posée dans le creux de l'embarcation. Il tressaillit au contact du bois rafraîchi puis n'y pensa plus et accéléra l'allure. Heureusement, ce signal rouge n'était pas aussi éloigné qu'il le paraissait à vol d'oiseau. Xan se retrouva donc assez vite en mesure d'accoster l'énorme masse rocheuse. Comme il n'y en avait pas d'autres à dix lieux à la ronde, il n'avait pas été bien difficile à repérer, ce signal. Il s'agrippa avec nervosité à cette masse rocheuse. Quelle ne fut pas sa surprise de voir Natacha, là, assise dans la cavité, les yeux fixes, et le visage impénétrable de celles et ceux qui reviennent de loin. Elle lui fit un peu de place dans cette cavité pour qu'il s'assoit auprès d'elle et lui raconta sa terrible mésaventure. Ses derniers mots laissèrent Xan quelque peu bouleversé: " Tu sais, je crois que j'ai bien failli ne jamais me réveiller."

Xan et Natacha s'étaient tous deux installés dans l'embarcation et pendant qu'il ramait, elle scrutait l'horizon. Le ciel était maintenant totalement dégagé, le coucher de soleil resplendissant, la mer assagie. Natacha avait les yeux rivés sur cette terre, sur cet atoll qu'elle pouvait voir mais qui n'apparaissait pas. Ils étaient pourtant sûrs d'avoir pris la bonne direction. Xan continuait à ramer.

Les heures passèrent. Seul le coucher de soleil, majestueux, leur avait donné quelque baume au cœur. Mais très vite, l'impression ambiante, cette atmosphère obscure, avait repris le dessus. Gagnés par le désespoir, entourés par une immensité marine infinie, ils n'avaient plus aucun point fixe auquel se raccrocher. Xan ne comprenait plus rien à ce qui leur arrivait. Elle non plus. Terrassés par la fatigue, le ventre creux, ils se blottirent dans le creux de l'embarcation, la laissant évoluer au gré du vent. Ils finirent par s'endormir…

Un rayon de soleil ardent fit sursauter Xan. Il se frotta les paupières léchées par l'eau salée puis regarda autour de lui. Natacha était endormie. L'horizon vide était sans limite. Il n'y avait rien. Plus rien…

Serge-René Fuchet

Par New Patchwork - Publié dans : Roman ou nouvelle
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